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Réponse au commentaire de http://cebravemarquisdesade.over-blog.com/ , auteur du livre "Ce brave marquis de Sade" (Editeur: Dualpha, 2010, Collection: Vérité pour l'histoire, ISBN/EAN: 978253741533)
Vous me demandez comment je vois le Marquis de Sade, c'est un peu difficile à résumer en quelques mots étant
donné que j'ai commencé à le lire à l'adolescence et que je continue à m'intéresser à lui par ses biographes et commentateurs.
Ma "vision" du personnage a donc évolué au cours du temps et elle n'est toujours pas figé et je crois qu'elle ne le sera jamais.
Et c'est cela qui fait selon moi tout l’ intérêt de Sade, à savoir qu’il est resté un auteur toujours vivant grâce à la force de son écriture et son amour de la liberté.
Pour faire court, je dirais que je vois Sade avant tout comme un écrivain non seulement talentueux et qui n'hésitait pas à "tout dire" quelle qu'en soit les conséquences mais aussi et surtout comme un auteur qui a réussi à placer l'écriture au dessus de toute forme de compromission et par la même à atteindre un absolu qui lui a valu le qualificatif de "Divin".
(" Ma façon de penser, dites-vous, ne peut être approuvée. Et que m'importe
? Bien fou est celui qui adopte une façon de penser pour les autres ! Ma façon de penser est le fruit de mes réflexions ; elle tient à mon existence, à mon organisation. Je ne suis pas le maître
de la changer ; je le serais, que je ne le ferais pas. Cette façon de penser que vous blâmez fait l'unique consolation de ma vie ; elle allège toutes mes peines en prison, elle compose tous mes
plaisirs dans le monde et j'y tiens plus qu'à la vie. Ce n'est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c'est celle des autres. "
Lettre de Sade à sa femme, novembre 1783.)
J'ai dernièrement été quelque peu surpris par les propos de Michel Onfray dans son livre "le souci des
plaisirs", je le cite:
"Le langage de Sade est celui d'un bourreau qui, comme tous les bourreaux,
se présente comme une victime. Sade parle d'expérience, car il a frappé des femmes, abusé d'elles, il les a ligotées, fouettées, blessées avec une lame de couteau, il a coulé de la cire fondue
dans leurs plaies et il les a menacées de mort.
Vingt siècles de christianisme ont fabriqué une sexualité catastrophique et Sade, loin d'être un libérateur a apporté son soutien a cette vision nocturne faite de volupté dans la
mort..."
Je trouve ce jugement un peu court et pour tout dire "hors-sujet".
Sade n'est plus à juger, il est mort et ses écrits restent "parole vivante", car "lire Sade" encore aujourd'hui, c'est se mettre à l'épreuve, un peu comme on pratiquait l'ordalie au moyen-âge et
sortir de cette lecture soit grandi et plus libre soit blessé et recroquevillé dans une carapace de morale voire de religiosité.
Dans tout les cas, "lire Sade" n'est jamais anodin, c'est ce qu'a essayé d'expliquer Jean Paulhan au président
de la Chambre correctionnelle de Paris au cours du procès de Jean-Jacques Pauvert en 1957, accusé d'avoir édité des ouvrages qui sont contraires aux moeurs.
Le President: Je voudrais que M. Paulhan, qui est très au courant de ce sujet, car il a lui-même écrit un certain nombre d'études sur le Marquis de Sade, nous
dise ce qu'il pense de l'outrage aux mœurs que pourrait constituer l'édition de M. Pauvert.
Jean Paulhan: J'ai eu à écrire pour la Sorbonne une petite thèse sur le Marquis de Sade, de sorte que je connais assez bien son oeuvre. Elle me paraît assez importante, et historique, puisque
tous les écrivains ou presque tous les écrivains du XIXe siècle, ceux qui sont représentatifs, sont sortis du Marquis de Sade, à partir de Lamartine, qui reconnaît que sans la lecture du Marquis
de Sade à dix-neuf ans, il n'aurait jamais écrit ses poèmes, en continuant évidemment par Baudelaire et par des philosophes étrangers comme Nietzche.
Il est certain que Sade est venu à une époque où une sorte de philosophie un peu molle admettait sans réserve que l'homme était bon et qu'il suffisait de le rendre à sa nature pour que tout se
passe bien. De là, Sade a été conduit, par contraste, à démontrer que l'homme était méchant, et à démontrer dans le détail, de toutes les façons, cette méchanceté qu'il a fait reposer le premier
dans la sexualité, ce que Freud et d'autres reprendront plus tard.
L'importance de Sade, à la fois comme écrivain - c'est un très grand écrivain - que comme philosophe, me paraît si considérable qu'interdire les livres de Sade reviendrait à peu près, étant donné
que nous lisons tous les jours des oeuvres de ses disciples, à interdire le livre et à permettre la même chose dans des journaux quotidiens. Il y aurait là quelque chose d'extrêmement
choquant.
Le President: Vous trouvez qu'il y a une commune mesure entre la philosophie de Sade et celle des journaux quotidiens ?
Jean Paulhan: Non, ce que je veux dire, c'est que les journaux quotidiens vulgarisent ce qui est dans le livre à l'état pur, exactement comme les écrivains du XIXe siècle, à commencer par
Lamartine et à continuer, si vous voulez, par Freud et Nietzche, ont vulgarisé l'oeuvre du Marquis de Sade. Il y a quelque chose de très pur, de très violent dans la vie du Marquis de Sade,
quelque chose qui est même choquant mais qui est tout de même la raison de tout le reste.
Le President: Je voudrais que vous nous expliquiez où vous voyez la pureté de cette philosophie, qui me paraît destructrice.
Jean Paulhan: Il y a la pureté de la destruction. C'est Saint-Just qui a dit...
Le President: Vous trouvez que la pureté de cette destruction n'est pas dangereuse pour les moeurs ?
Jean Paulhan: Elle est dangereuse. J'ai connu une jeune fille qui est entrée au couvent après avoir lu les oeuvres de Sade, et parce qu'elle les avait lues.
Le President: Vous trouvez que c'est un mauvais résultat que d'être entrée au couvent?
Jean Paulhan: Je constate que c'est un résultat.
Le President: Si nous nous plaçons dans le domaine courant, cette férocité sur laquelle je ne veux pas épiloguer, bien sûr, qui se résume en détruisant tout,
tout ce qu'il peut y avoir d'honorabilité dans la famille, de respect de la morale, vous trouvez qu'il n'y a pas de danger à la rendre publique ?
Jean Paulhan: Monsieur le Président, c'est ce qu'on a dit de Freud, quand on a commencé à connaître la férocité de Freud.
Le President: Il faudrait donc faire abstraction de tout ce qui constitue l'exemple des principes philosophiques développés par Sade. Je ne parle pas de ces
scènes qui sont abominables et qui sont lassantes aussi bien par leur nombre que par leurs descriptions.
Jean Paulhan: L'exemple est effrayant, Monsieur le Président.
Le President: Mettre en pratique ces théories philosophiques par ces exemples, par ces descriptions de scènes, qui sont longues, si l'on en juge par la quantité
de volumes dans lesquels elles sont développées, vous ne considérez pas que cela constitue un danger?
Jean Paulhan: Je ne le pense pas du tout ; il est très difficile de démontrer que l'homme est méchant sans le montrer à l'état de méchanceté.
Le President: Vous croyez qu'on a besoin de souligner tous ces raffinements de cruauté qui ont constitué ce qu'on appelle le sadisme. Vous trouvez que cela est
normal et que même quand ce n'est pas expurgé il n'y a pas de danger ?
Jean Paulhan: Je relisais avant-hier la Bible. C'est un livre effrayant ! Tous les gens du village qui se précipitent autour de la maison où Loth recevait des étrangers, pour les « connaître »,
comme dit la Bible.
Le President: Je vais vous poser la question d'une façon plus brutale. Vous auriez, vous, une jeune fille, vous préféreriez lui donner à lire le Marquis de Sade
plutôt que la Bible ?
Jean Paulhan: Je n'ai pas du tout dit cela ; mais je ne lui laisserais lire la Bible qu'avec précaution.
Le President: Laissons la Bible, qui n'est pas en cause, ou plutôt c'est vous qui l'y mettez. Je réserve ma question au Marquis de Sade. Vous ne voyez aucun
inconvénient à ce que ses oeuvres soient mises entre les mains d'une jeune fille ou d'un jeune homme ?
Jean Paulhan: Je crois qu' elles sont dangereuses pour les raisons que j'ai dites tout à l'heure. Le découragement, le dégoût qu'inspire l'oeuvre de Sade peuvent conduire celui qui le lit à se
réfugier dans quelque couvent. Je crois qu' il y a là un danger, mais c'est un danger éminemment moral.
Le President: C'est un danger éminemment moral ; mais s'il entraîne ou s'il risque d'entraîner une corruption ?
Jean Paulhan: N'importe quel livre risque d'entraîner une corruption. Baudelaire risque d'entraîner toutes les corruptions possibles.
Le President: Il y a tout de même une nuance ; les poèmes de Baudelaire...
Jean Paulhan: Je ne crois pas, Monsieur le Président. Baudelaire me paraît beaucoup plus insinuant, beaucoup plus habile.
Le President: Vous trouvez que les points sur les i qu'il y a dans Sade ne sont pas plus dangereux que les insinuations.
Jean Paulhan: Il y a quelque chose qui repousse...
Le President: Nous sommes d'accord. Vous ne trouvez pas que ce soit dangereux comme exemple ?
Jean Paulhan: Non, parce que c'est un exemple qui se propose comme n'étant pas à suivre.
J’ajouterai pour finir que ce n'est pas faire l'apologie du crime que de dire de Sade qu'il est un auteur tout à fait essentiel et qui donne à l'écriture tout son "sens".
J’espère avoir répondu à votre question, j’ai commandé votre livre, je l’attend avec impatience.