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Le Minotaure chez Nietzsche
Le Minotaure, le Labyrinthe, Ariane, Thésée et Dionysos sont présents dans plusieurs textes de Nietzsche.
Dans un texte posthume de 1885, Nietzsche identifie par trois fois Wagner au Minotaure, car « [il] nous ravit même nos femmes et les entraîne dans son antre [ ...] Ah ! le vieux Minotaure ! »
D'après Charles Andler, Ariane était le surnom de Cosima Wagner dans les milieux wagnériens - « elle avait abandonné son Thésée (von Bülow) pour le Dionysos nouveau, Richard Wagner. »
Dans le texte de Nietzsche, Wagner n'est plus Thésée. Mais dans son esprit Cosima reste Ariane. En effet, au début de janvier 1889, Nietzsche évoque « Mme Cosima-Ariane » dans le post-scriptum d'une lettre à Jacob Burckhardt. Et il adresse deux lettres à Cosima Wagner en l'appelant Ariane.
C'est donc Nietzsche qui est Thésée dans le texte de 1885, Thésée qui, avec l'aide d'Ariane, va tuer le Minotaure.
Dans ses dernières lettres, Nietzsche déclare son amour à « Ariane » : « Ariane, je t'aime, Dionysos » et « A la princesse Ariane, ma bien aimée ...» Enfin, le 27 mars 1889, Nietzsche aurait dit aux médecins de la clinique d'léna où il avait été amené qu'il avait épousé Cosima: « C'est ma femme, Cosima Wagner, qui m'a amené ici. »
Plusieurs de ses biographes pensent que Nietzsche aimait Cosima Wagner dès l'époque de Tribschen. Ainsi, d'après Lou Andreas Salomé, Nietzsche eut constamment au-dessus de lui une « étoile », et c'était Cosima. C'est aussi l'opinion de Dietrich Fischer-Dieskau. Mais Lou Andréas Salomé se fie à sa seule intuition, et Fischer-Dieskau n'avance aucun texte. Après la lecture des fragments posthumes, on peut douter que, s'il a existé, cet amour ait survécu à la dernière rencontre de Nietzsche avec Cosima Wagner, à Sorrente, et surtout à sa passion pour Lou Salomé. Mais, d'après Hans Küng, « durant les sept années qui s'écoulent entre son amour malheureux pour Lou et son entrée dans la nuit, il semble bien que Nietzsche ait cherché quelqu'un qui puisse l'aider à sortir du labyrinthe où il avait osé s'avancer », et que ce « quelqu'un » fut Cosima Wagner.
De fait, dans Ecce Homo, Nietzsche lui rend « le plus haut hommage qu'il puisse décerner à une créature humaine », il fit d'elle son égale : « [Parmi les êtres humains que la vie m 'a fait côtoyer] il n'y a qu'un cas où je reconnaisse quelqu'un pour mon pair [...] Madame Cosima Wagner est de loin la nature la plus noble [que je connaisse]... »
Le Minotaure est une figure négative, un monstre dévorant. Mais, à partir d'une certaine époque, Nietzsche inverse les valeurs, et le Minotaure devient une figure positive, tandis que le fil d'Ariane devient négatif. C'est ce qui apparaît dans un texte posthume de 1888.
« Nous sommes particulièrement curieux d'explorer le labyrinthe, nous nous efforçons de lier connaissance avec M. le Minotaure dont on raconte des choses si terribles ; que nous importe votre chemin qui monte, votre fil qui mène dehors, qui mène au bonheur et à la vertu, qui mène vers vous, je le crains... Vous pouvez nous sauver à l'aide de ce fil ? Et nous, nous vous en prions instamment, pendez-vous à ce fil ! »
En octobre 1888, Nietzsche écrit de même : « Nous, les Hyperboréens, nous avons pour le labyrinthe une curiosité particulière. Nous nous efforçons de faire la connaissance de M. le Minotaure. ». Il le répète dans Ecce Homo « On est personnellement curieux du Labyrinthe. On n'est pas hostile à l'idée de faire connaissance avec Monsieur le Minotaure. »
Une variante d'Ecce Homo inverse le but du fil d'Ariane : c'est parfois « pour entrer dans le Labyrinthe » que ce cadeau est nécessaire.
Par la suite, Dionysos semble se substituer à ce Minotaure positif.
A l'automne 1887, Nietzsche rédige un dialogue de Dionysos avec Ariane dans lequel il lui dit que c'est elle le labyrinthe « Ariane, dit Dionysos, tu es un labyrinthe. Thésée s'est égaré en toi. Il a perdu le fil. A quoi bon, désormais, qu'il n'ait pas été dévoré par le Minotaure. Ce qui le dévore est pire qu'un Minotaure. ». Mais, dans la « Plainte d'Ariane », Dionysos répond à son amante : « Je suis ton labyrinthe ».
Peut-être est-il le Labyrinthe et le Minotaure.
Henri Guillemin a jugé que ce Dithyrambe constituait un tel casse-tête qu'il a renoncé à en « risquer aucun [commentaire] ». Gilles Deleuze en a proposé un : « Tant qu'Ariane fréquente Thésée, le labyrinthe était pris à l'envers, il s'ouvrait sur les valeurs supérieures, le fil était le fil du négatif et du ressentiment, le fil moral. Mais Dionysos apprend à Ariane son secret : le vrai labyrinthe est Dionysos lui-même, le vrai fil est l'affirmation : « Je suis ton labyrinthe. » Dionysos est le labyrinthe et le Taureau. « Tant qu'Ariane aime Thésée, et en est aimée, sa féminité reste emprisonnée, liée par le fil. Mais quand Dionysos-Taureau approche, elle apprend ce qu'est la véritable affirmation, la vraie légèreté. ».
François Brémondy : « Bestiaire de Friedrich Nietzsche » (Les Editions Sils Maria)