On connait la fin de la vie de Friedrich Nietzsche, l'effondrement suivi des onze années de maladie.
Le 3 janvier 1889, sur la place Carlo Alberto, à Turin, Nietzsche embrasse un cheval de fiacre qu'un cocher vient de frapper puis tombe sans connaissance.
Les jours suivants, il rédige les "billets de la folie" adressés à des amis ou à des inconnus où il signe le plus souvent " Dionysos " ou " Le Crucifié
".
A COSIMA WAGNER à Bayreuth
Turin le 3 janvier 1889
On me raconte qu'un certain bouffon divin en a fini ces jours-ci avec les dithyrambes de Dionysos...
A COSIMA WAGNER à Bayreuth
Turin le 3 janvier 1889
A la princesse Ariane, ma bien-aimée
C'est un préjugé que je sois un homme. Mais j'ai déjà souvent vécu parmi les hommes et je connais tout ce que les hommes peuvent éprouver, du plus bas au plus haut. J'ai été Bouddha chez les
Hindous, Dionysos en Grèce - Alexandre et César sont mes incarnations, de même que le poète de Shakespeare, Lord Bacon. Enfin je fus encore Voltaire et Napoléon, peut-être Richard Wagner... Mais
cette fois, j'arrive tel le Dionysos vainqueur qui va transformer la terre en jour de fête... Non pas que j'aurais beaucoup de temps... Les cieux se réjouissent que je sois là... J'ai aussi été
pendu à la croix...
A FRANZ OVERBECK à Bâle
(Turin, autour du 4 janvier 1889)
A l'ami Overbeck et à sa femme.
Bien que vous ayez montré jusqu'ici une croyance limitée dans ma capacité à compter, j'espère cependant pouvoir encore montrer que je suis quelqu'un qui paie ses dettes - par exemple envers
vous... Je viens de faire fusiller tous les antisémites...
Dionysos.
AU CARDINAL MARIANI à Rome
(Turin, autour du 4 janvier 1889)
A mon cher fils Mariani...
Que ma paix soit avec toi ! Je viens mardi à Rome pour présenter mes respects à Sa Sainteté...
Le Crucifié.
A UMBERTO I Roi d'Italie
(Turin, autour du 4 janvier 1889)
A mon cher fils Umberto
Que ma paix soit avec toi ! Je viens mardi à Rome et je veux te voir à côté de Sa Sainteté le Pape.
Le Crucifié.
Nietzsche semble avoir définitivement perdu la raison.
Ramené à Bâle par l'ami Overbeck il est conduit par sa mère à Iéna où la clinique psychiatrique prononce le diagnostic de paralysie générale.
Il habitera désormais auprès de sa mère qui le soignera jusqu'à sa propre mort en 1897, puis à Weimar, auprès de sa sœur dans la maison de laquelle il meurt
le 25 août 1900.
On s'accorde généralement à dire qu'à partir de ce 3 janvier 1889, Nietzsche n'écrit plus du tout et reste plongé dans le mutisme le plus total.
Le livre de Johan Gok "Mort parce que bête", recueil des "notes de la maladie" nous apprend le contraire:
INTRODUCTIONS AUX NOTES DE LA « MALADIE ».
Nous restituons les textes de ce que nous avons intitulé "Mort parce que bête" dans le désordre où ils ont été retrouvés.
C'est un corpus mité, lacunaire, fait de trous (de mémoire), mais où le sens jaillit d'entre leurs failles mêmes, riche d'interprétations possibles, car ces phrases arrachées à la mémoire défaillante et à l'épuisement restent imprégnées du logos nietzschéen.
Ces textes retracent d'abord les circonstances - souvent triviales - de la vie de forclusion qui était celle du philosophe à la clinique d'Iéna puis dans la maison familiale de Naumburg.
Mais on y trouve une riche moisson de pensées aux résonances souvent oraculaires ;
dans leur fragmentation, leur inaboutissement, elles prolongent et, souvent, affinent le perspectivisme visionnaire nietzschéen.
Malgré le caractère "problématique" de ces notes d'après l'effondrement, on reconnait néanmoins certains thèmes de sa pensée.
" Avec mon boulier d'étoiles et mes calculs personnels, j'ai découvert un millier d'univers en état d'ennui
"
" Mon mal n'est pas héréditaire [...] c'est une infection de l'histoire, mais elle est
réciproque."
" Des deux manières de résoudre un problème, j'opterai toujours] pour la troisième."
" La foule est une somme d'erreur qu'il faut corriger "
" Me souviens que Max* a écrit quelque chose comme : le peuple est l'opium du christianisme. Chez ce littérateur
transformiste trop utopique [pour être] honnête, on trouve quand même quelques bonnes réflexions. "
(*Marx)
" Moins je veux, plus je suis bête "
" L'abîme du futur, comme chantent les italiens - sur le pont / du néant / on y danse on y
danse..."
" Je suis mort parce que je suis bête; je suis bête parce que je suis mort "
" Hors d'état de nuire - je suis bon pour un enterrement chrétien "
" Spinoza hollandais juif, Beethoven hollandais allemand, Descartes hollandais français, moi même suisse polonais et
juif à l'o[ccasion] : le métissage au plus haut niveau donne la meilleure musique : j'ai donc hérité de l[eurs] origines multiples (voir mon talent d'improvisateur), ma musique est européenne,
mais le piano mérite d'être accordé.
" Bientôt je m'abstiendrai totalement de moi-même "
" Ma digestion est plus que convenable. Depuis que j'ai cassé l'histoire en deux, mon corps [s'est] [...] simplifié
"
" La chasteté est le rut de l'âme. L'é[rotisme] du clou est [...] proportionnel] à la nudité qu'elle
fixe."
" À Nice, j'ai contribué largement à la lutte pour la liberté de la femme de joie. "
" Maman, je n'ai pas tué Jésus, c'était déjà fait "
" Toutes ces réponses qui resteront sans questions "
" Ma mémoire s'en va à mesure que mes selles augmentent. Cela fait le compte "
" J'ai religieusement dit oui aux gouffres, et mes aigles n'ont pas besoin de bénitier "
" A la longue à la longue
les années ne comptent plus
A la longue à la longue
On a la tête plein de pus. "
" Ils mobilisent: je serai peut être le premier grand musicien à tomber sous les balles du R[eich]
"
" Nettement entendu le bruit des bottes du côté de la fenêtre [...], hallucination sans doute, mais attentat ou déportation possible. "
" J'ai été. Et, de surcroit, quel esprit ! "
L'état mental de Nietzsche semble avoir été le sujet de maintes interprétations, allant de la folie pure jusqu'àu simulacre prémédité.
Son ami musicien Heinrich Kôselitz Alias Peter Gast à l'époque même de son internement à Iéna écrivait : « Il me faisait l'effet de simuler la folie. »
Quand à Lou Salomé dont le philosophe tomba amoureux, elle avait une théorie selon laquelle « Nietzsche se fabriquait des masques de plus en plus déroutants, jusqu'à ce masque absolu de la folie
où pour nous vérité
et apparence tombent l'une en dehors de l'autre »
" - Voyageur, qui es-tu ? je te vois passer ton chemin et sans amour,
le regard indéchiffrable; tu es humide et triste comme une sonde
qui, des profondeurs, est remontée à la lumière, impatiente de
nouvelles plongées.
que cherchais-tu donc si bas ?
ta poitrine ne soupire pas, tes lèvres cachent leur dégoût, ta main ne
saisit plus qu'avec lenteur:
qui es-tu ? qu'as-tu fait ? repose toi:
cette place est acceuillante pour chacun, restaure toi !
Qui que tu sois, dis moi ce que tu désires, ce qui peut te restaurer.
Tu n'as qu'à parler: ce que je possède, je te l'offre...
-Me restaurer ? me restaurer ? oh, curieux, que dis-tu là ?
mais donne-moi je te prie ...
- Quoi donc ? parle ?
- Un masque de plus, un second masque ... "
(Par delà bien et mal)